PARADIS INSOLENTS

PARADIS INSOLENTS

PARADIS INSOLENTS
Corps ornés de coiffes en  fausse fourrure, de bustiers en céramique aux pointes
proéminentes, sculptures « travesties » combinant anthropomorphisme et éléments de
mobilier… Les productions de Leticia Martínez Pérez obéissent à une logique
d’assemblage issue de sa pratique de l’échantillonnage de formes et de matières,
ouvrant à un imaginaire qui se nourrit d’allers-retours entre cultures vernaculaires,
populaires et création contemporaine. Dans la performance Last Christmas I gave you
my heart (2018), huit participants reproduisent des gestes et des grimaces inspirés
des gifs animés, suivant le rythme d’un montage musical constitué de chansons et de
hip hop. Les attitudes des performeurs, en jupes et chaussettes de couleurs pastel,
oscillent entre sérieux, comique et dandysme, tandis que des sculptures sont utilisées
comme des masques ou des objets ludiques. Par leurs formes et leurs agencements,
les sculptures s’hybrident, se sexualisent (Villa Mandarina, 2018), se chargent de
préciosité (Fiesta 2.0, porcelaine ornée de rubans ; Miyo, volume en grès « habillé »
de tulle) ; elles permettent de jouer avec les stéréotypes de genre (Like a diamond,
2017 : une jeune femme se déplace, le visage et les lèvres collés contre une plaque
en plastique). Le fétichisme des objets est détourné, tourné en dérision. L’artiste, qui
s’intéresse aux frictions entre tradition et modernité dans la culture espagnole
notamment, crée ainsi des ponts entre le style « camp », (les dialogues entre design,
mode et art), les écrits de Jean Baudrillard et Enrique Mora Díez, et l’appropriation de
pratiques artisanales (poterie, peinture sur soie…). Le projet Deliciae, en collaboration
avec le compositeur Jonathan Bell (2020), se réfère à un poème de Rafael Alberti et
au Jardin des délices de Jérôme Bosch. Des personnages costumés y forment un
chœur activé par des éléments numériques. L’œuvre énigmatique de Bosch tient à la
fois du fantastique, du religieux (satirisé ou célébré) et du grotesque. Dans le
« jardin » cohabitent des humains hybridés avec des animaux, des architectures
sphériques, des objets surdimensionnés, ou encore une ville en feu. Ces jeux
symboliques résonnent avec les visions fantaisistes et exubérantes de Leticia
Martínez Pérez. En inventant des groupes ou des assemblées qui mêlent sculptures à
activer et performeurs, l’artiste fait aussi apparaître des communautés éphémères.
Elles sont peut-être autant de manières de questionner notre monde commun, ses
déchirements, ses fraternités et ses sororités, et ses métamorphoses à venir.

Alice Laguarda, architecte et philosophe. 2020